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Tant que les lions n'auront pas d'historiens, les histoires de chasse tourneront à la gloire du chasseur - Le mensonge se lève très tôt mais la vérité finit par le rattraper - Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage

vendredi 3 septembre 2010

Cioran, le bruit des cimetières et l’histoire (de l’esclavage)

"Je voudrais parfois être si seul, que les morts, agacés de la promiscuité et du bruit des cimetières, les quitteraient - et, enviant ma tranquillité, me demanderaient humblement l'hospitalité du cœur. Et quand ils descendront par des escaliers secrets vers des profondeurs d'immobilité, les déserts du silence leur arracheront un soupir qui réveillerait les pharaons dans la perfection de leur abri. Ainsi les momies viendraient, désertant l'obscurité des pyramides pour continuer leur sommeil dans des tombes plus sûres et plus immobiles." (Cioran, dans Le crépuscule des pensées.) (Cf., sur Cioran, un film ici.)

Ça, c’était pour dire la fatigue de l’histoire dans laquelle il faut pourtant bien frayer :

"Il ne faut pas enseigner la traite, l’esclavage, la colonisation parce que c’est ‘mal’ ou ‘bien’ mais parce que c’est un grand morceau de la formation du monde moderne" (Pierre Nora dans Le Monde2, n°105, 18 fév. 2006).



Petit retour sur la question de la pertinence du concept de "traite intra-africaine" - suite à un post de "Vlad²" et aux commentaires qui le prolongent. Le concept de "traite interne" à l’Afrique, largement repris depuis le livre de P.-Grenouilleau, s'apparente fort, avec l'usage sans précautions qui en est fait, à une escroquerie intellectuelle, qui tend à poser "trois traites" comme équivalentes, en vue de relativiser le plus possible la traite atlantique (la lecture du livre de P.-G. ne laisse que peu de doutes sur l'intention - sans parler de sa réception anti-Taubira, quand la loi Taubira, loi française se limitant donc à ce à quoi la France a participé, est tout à l'honneur de la France).

Or on n'a de textes sur les trafics esclavagistes qu'arabo-musulmans et, surtout, européens (dus à la minutie de la comptabilité des négriers). L'économie mondialisée qui est née de ce double trafic a eu des répercussions sur l'économie africaine, au point d'en devenir un élément essentiel. On n'a de trace de "traite interne" que depuis lors, dans ce cadre, et suite à ce cadre. Pas de trace, faute de textes, de "traite interne" antécédente et indépendante des "deux autres", incontestables comme telles celles-là, incluant les réseaux locaux qu'elles ont engendrés, fondant eux, une réelle économie à effet interne. Qu'il y ait eu un esclavage et sa micro-économie antécédents, comme dans tous les pays et continents et sous toutes les latitudes (cf. par ex.), cela ne laisse que peu de doutes ! Mais de là à parler de "traite intra-africaine", comme s'il s'agissait d'un troisième réseau équivalent aux deux autres, il y a une marge telle qu'il serait, au plan historien, prudent d'éviter un tel concept !

Précision supplémentaire suite à une réponse détaillée de "Vlad²", parlant de "sources sans doute crédibles et datant du XIXème siècle" : XIXe ! Effectivement ! Cela souligne bien ce que je veux dire : XIXe siècle ! Comment conjecturer de là une pratique telle qu'une "traite interne" indépendante d'un double trafic qui a débuté un demi-millénaire avant ?! Avec des sources si récentes, rien ne permet de dire que le fameux terreau favorable soit autre chose que le fruit du développement d'une économie mondiale, nourrie effectivement de guerres internes (les captifs de guerre étant de haute date une source essentielle d'esclaves - cf. par ex. Rome au lien que j'ai signalé), fruit elles-mêmes de cette économie, sorte de fatal cercle vicieux admis comme fatalité, "légitimant" les réseaux hiérarchisés, voire étatiques, de collaboration locale.

Quant à la loi Taubira et aux lois "mémorielles", j'entends bien les remarques, notamment sur législateurs et historiens, et sur ce point précis, j’en suis d'accord : le législateur n’a pas à se substituer aux historiens. Mais cela me semble ne pas atteindre la loi Taubira : si la tentative de loi sur "les bienfaits de la colonisation" cherchait en effet à expliquer aux historiens ce qu’ils devaient trouver et enseigner, les autres lois "mémorielles", à commencer par la loi Taubira, et à finir par la loi Gayssot, elles, ne me semblent pas indiquer ce que les historiens doivent trouver : la loi Gayssot ne fait que rappeler le jugement du tribunal de Nuremberg et l’illégitimité de le contester, la loi Taubira ne fait que rappeler que le concept de crime contre l’humanité, concept juridique depuis Nuremberg, a été forgé précisément dans les combats anti-esclavagistes du XIXe siècle, et dire qu’en parler a sa place en histoire. Rien qui interfère avec le travail historien, rien d’autre que ce qui concerne le droit partagé (ce qui est bien le rôle d’une Assemblée législative). Quant à la troisième loi mise en cause, sur le génocide arménien, son problème ne rentre pas dans le cadre de ces débats-là : son seul problème est que la France s’est prise pour la Turquie (cela dit, voir ici - note du 4.01.12) ! Ce que précisément la loi Taubira, loi française, a l’humilité de ne pas faire : les autres acteurs du fait esclavagiste sont responsables de faire de même. C’est en ce sens que je soutiens que ce texte de loi est à l’honneur de la France, assez pionnière en la matière.



"On doit se ranger du côté des opprimés en toute circonstance même quand ils ont tort, sans pour autant perdre de vue qu’ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs." (Cioran, dans De l'inconvénient d'être né.)

4 commentaires:

  1. C'est quoi la différence entre
    delugio.blogspot.com
    et
    unevingtaine.blogspot.com

    je m'y perds un peu

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  2. Ce sont deux blogs différents. Le second (celui-ci) fait parallèle avec http://unevingtaine.blogs.nouvelobs.com/

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  3. Oui d'accord, mais à part ça, un politique et l'autre littéraire ? pourquoi vous publiez à droite et pas à gauche, ou vice versa, sans connotation politique ?
    Autrement dit, lequel conseille-vous de lire s'il faut en choisir un ?

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  4. Les deux, bien sûr ! ;-)
    Non, il n'y a pas de spécialisation de l'un ou de l'autre, c'est à l'humeur du jour pour les deux...
    Disons, plus concrètement, que pour l'instant "Et quelques..." est en stand by... provisoire.

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