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Tant que les lions n'auront pas d'historiens, les histoires de chasse tourneront à la gloire du chasseur - Le mensonge se lève très tôt mais la vérité finit par le rattraper - Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage

lundi 27 septembre 2010

Édit de Nantes et loi Taubira

L'article I de l'Édit de Nantes stipule "que la mémoire de toutes choses passées d'une part et d'autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu'à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit".

Bref on n'enseignera pas ce qui vient de se produire en France en matière de massacres. Et quand on sait qu'Henri IV, qui signe l'édit en 1598, vient de la communauté protestante qui a subi le massacre de la saint Barthélemy en 1572, soit 26 ans avant, on reste à la fois admiratif et perplexe.



Cette voie, celle de l'oubli, est encore celle pour laquelle a opté la Côte d'Ivoire dans l'accord de Ouagadougou de 2007.

C'est peut-être l'option pour laquelle a opté de Gaulle au lendemain de la guerre de 1939-1945, bâtissant le mythe d'une France unanimement résistante. Même option peut-être d'une autre façon lors de la loi Schoelcher abolissant esclavage en 1848... et indemnisant les propriétaires d'esclaves pour la perte de leurs "bien meubles" (pour reprendre les termes du Code noir, émis sous le règne de Louis XIV la même année que l'Édit de Fontainebleau qui révoquait l'Édit de Nantes – 1685).

Une voie qui, dans la suite immédiate des blessures, et dans la nécessité de réconcilier un pays, s'avère, et s'est avérée fructueuse en matière de pacification.

Mais qu'en est-il quand les décennies et les siècles ont passé ? Aurait-il été raisonnable d'occulter les faits indéfiniment ? D'enjoindre instamment les historiens de limiter leur recherche au seuil de ce qui pourrait raviver ce qui a tant blessé ?

Depuis 1945, le temps est passé. On a réouvert les dossiers, sans trop de problèmes... Quoique ! La loi Taubira ne fait que proposer de rouvrir un dossier bien plus ancien, et quel tollé ! Voilà qui est troublant...




(Suite à un débat initié ici...) Le législateur n’a pas à se substituer aux historiens. Tout à fait d'accord. Mais cela n'atteint pas la loi Taubira. Au contraire elle ouvre le travail des historiens, sans lui donner d'indications a priori. Si la tentative de loi sur "les bienfaits de la colonisation" cherchait en effet à expliquer aux historiens ce qu’ils devaient trouver et enseigner, les autres lois "mémorielles", à commencer par la loi Taubira, et à finir par la loi Gayssot, elles, n'indiquent pas ce que les historiens doivent trouver : la loi Gayssot ne fait que rappeler le jugement du tribunal de Nuremberg et l’illégitimité de le contester, la loi Taubira ne fait que rappeler que le concept de crime contre l’humanité, concept juridique depuis Nuremberg, a été forgé précisément dans les combats anti-esclavagistes du XIXe siècle, et dire qu’en parler a sa place en histoire. Rien qui interfère avec le travail historien, rien d’autre que ce qui concerne le droit partagé (ce qui est bien le rôle d’une Assemblée législative). (Développement et suite ici.)

Alors on parle d'anachronisme, concernant la notion de "crime contre l'humanité" dans la loi Taubira. Parler d'anachronisme à ce propos quand cette notion de "crime contre l'humanité" est récurrente dans les textes anti-esclavagistes de l'époque de la loi Schoelcher (a fortiori sous des noms divers et pas encore fixés, par ex. "crime contre l'Homme") a tout de même quelque chose d'un peu... orienté.

Par ailleurs, on lui met en vis-à-vis les déportations arabo-musulmanes, arguant que "les Africains, par solidarité religieuse, se taisent", comme on l'entend-on parfois, en rajoutant au fait que les historiens arabes sont peu loquaces. Propos d'autant plus étrange qu'il est appuyé à l'occasion sur un livre comme "Le génocide voilé", écrit par un Africain musulman ! (Cf. ici sur ce sujet.) Cela sans compter le fait que la majorité des Africains sud-sahariens sont chrétiens, et que les mêmes qui dénoncent cette supposée "solidarité religieuse avec les musulmans" stigmatisent régulièrement ce que, pour l'Afrique, ils intitulent sans nuances ni hésitation "conflits ethno-religieux islamo-chrétiens". Une logique un peu sinueuse !

Se taisent ? Silence ? Quel silence ? (Apparemment ici, il s'agirait au contraire ne pas opter pour l'oubli !) Concernant cette "la solidarité religieuse", cette "aveugle solidarité musulmane", cette seule mention, fréquente, montre justement qu'il n'y a aucun silence, que ce soit sur cette "solidarité" ou sur la "traite". On est là tout bonnement face à la même confrontation aux faits, dans les mêmes termes que ceux que reprend l'argumentation et le débat qui ont mené à la loi Taubira. Oui, il y a une tendance à l'occultation, un déficit d'enseignement, aussi bien pour la traite musulmane que pour la traite atlantique, auxquels veulent remédier tant les recherches de Tidiane N'Diaye (et il y a d’autres chercheurs africains qui ont fait et font un travail considérable : j'ai souvent évoqué Harris Mémel Fôté ça et là dans mon blogging, par ex.), que les travaux ayant abouti à la loi Taubira - qui, étant une loi française, se limite à juste titre au problème français (ce n'est ni partial, ni partiel, c'est humble - et je soutiens que c'est tout à l’honneur de la France). S'attaquer aux abîmes de leur propre passé (plutôt qu'à ceux des autres) est de la responsabilité de chaque peuple souverain : il y a là une véritable solidarité nationale barrant au contraire la route aux solidarités "raciales" et autres concurrences des mémoires. Les parlementaires français de tout bord politique, unanimes à voter cette loi, étaient sans doute bien placés pour le savoir.

La loi Taubira comme la loi Gayssot, si elles sont bien lues, reprennent simplement les acquis juridiques posés antérieurement (Schoelcher et Nuremberg) et en tirent les conséquences pour notre temps. Elles ne limitent pas la recherche, si elles sont lues rigoureusement, contrairement à ce qu'aurait été une loi sur les bienfaits de la colonisation, ne parlant pas, par ex., d’enseignement des méfaits, mais des faits, objets de recherche.

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