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Tant que les lions n'auront pas d'historiens, les histoires de chasse tourneront à la gloire du chasseur - Le mensonge se lève très tôt mais la vérité finit par le rattraper - Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage

vendredi 1 octobre 2010

"Briser les tabous", disent-ils

« Procès médiéval », « bûcher », « brûlement en place de Grève »... Voilà des mots qui, s'ils avaient pu être dotés d'un copyright, auraient enrichi leur auteur premier ! Mercredi soir (29.09.10) lors de l'émission de Frédéric Taddéi « Ce soir (ou jamais !) », ils étaient ceux du député Éric Raoult et de la représentante du Haut Conseil à l’intégration Malika Sorel, s'en prenant à ceux des lecteurs que n'a pas enthousiasmés le dernier livre à la mode, c'est-à-dire « briseur de tabous », puisque telle est désormais la mode...

Car en matière de « brisement de tabous » c'est reparti pour un tour avec le livre récent du sociologue Hugues Lagrange “Le Déni des cultures”, annoncé à grands renforts de présentations par les journaux télévisés. Lui aussi, donc, à son tour, « briserait un tabou ».

Le livre faisait donc l'objet du débat de mercredi soir dans « Ce soir (ou jamais !) ». L'auteur était invité à présenter (longuement) sa thèse en présence de deux soutiens, Malika Sorel, nommée par le Président de la République au Haut Conseil à l’intégration, et Éric Raoult, député UMP ; et face à trois interlocuteurs sceptiques, la romancière Fatou Diome, l'anthropologue Jean-Loup Amselle et le sociologue Éric Fassin.



Ce qu'a révélé le débat sur le fond, à travers la forme, c'est la nature du « tabou » « brisé », quelle que soit l'argumentation sociologique du livre : puisque, selon le livre, la « culture » qui pose le plus problème est la sahélienne, on pourra plus librement... être vigilant sur la « communauté » en question, les « Sahéliens » (après les Roms). Et, allant un peu plus loin, puisque rien ne distingue les « Sahéliens », aux yeux de tout un chacun, que leur taux de mélanine, on pourra plus librement soupçonner les « noirs », Africains, Antillais, ou autres, jusqu'à vérification généalogique qu'ils sont bien d'origine sahélienne ou qu'ils ne le sont pas — avec donc, autre effet secondaire qui se profile au gré du « tabou brisé » : donner en cible les « Sahéliens » à la suspicion des autres « noirs ». Tout cela sans difficulté morale puisque, comme s'en est vivement récrié l'auteur du livre « briseur de tabou », il ne s'agit pas (au grand jamais !) de génétique, mais de « culture », ce qui rend, aux yeux de toutes ces bonnes âmes « briseuses de tabous », incompréhensible la remarque adressée par Fatou Diome à Malika Sorel quant à la stigmatisation par le taux de mélanine. Problème qui semble avoir totalement échappé à la représentante du Haut Conseil à l'intégration...

Quant à la forme du débat qui dévoilait cela par la bande, à l'insu du bon gré des défenseurs du livre, tout a commencé par des arguments de part et d'autre dans un premier temps d'une discussion dont la tension retenue était pourtant très perceptible. Premier accroc, lorsque, l'auteur affirmant qu'Éric Fassin avait écrit un premier article sur son livre avant de l'avoir lu, Éric Fassin croit pouvoir faire remarquer que si, il l'avait lu, — ce qui lui vaut la répartie agacée et classique en matière de tentative de déstabilisation : « je ne vous ai pas interrompu, etc. ».

Ce qui n'empêchera pas l'auteur qui n'interrompt pas de se voir rappelé à plusieurs reprises à la courtoisie quand il coupe intempestivement et de façon renouvelée Fatou Diome, dont les arguments, manifestement, le troublent... Il finit par s'excuser. Dont acte...

Et puisque Fatou Diome a eu le malheur de référer au niveau social, à la classe sociale, comme explication à ses yeux plus probante, quant au nombre des petits délits, que la « culture », on a eu droit à l'entrée en lice d'un Éric Raoult impatient et égal à lui-même, référant pour le coup carrément à ce qui aurait été une évocation de la « lutte des classes » (sic) (qu'il attribue d'ailleurs à Amsellem !), avant qu'il n'aille jusqu'à renvoyer Cuba à son interlocutrice !!! Cela non sans l'avoir d'entrée sommée de s'expliquer : « pourquoi vous êtes agressive ? » (Agressive ? Ah bon !, je n'avais pas remarqué !) (Autre classique en matière de tentative de déstabilisation) ! Cela avant de lui opposer Dakar et Abidjan (sic) ! Et j'en passe... Tant de mauvaise foi, empêchant manifestement de l'entendre, la conduira jusqu'aux larmes...

Malika Sorel, qui a déjà parlé de « procès digne du Moyen Âge » (sic) qui serait intenté à l'auteur du livre « briseur de tabou », enfonce le clou, mettant au défi de trouver un pays d'Afrique recevant plus d'immigrés que la France — elle semble ignorer qu'un pays d'Afrique comme la Côte d'Ivoire a un taux immigration 3 à 4 fois supérieur à celui de la France...

Entre temps, lorsque Fatou Diome demande à Éric Raoult pourquoi il ne s'adresse qu'à elle, elle a droit à cette réponse : « parce que vous êtes la, euh... devant moi » ! Et le député de se tourner alors ostensiblement vers F. Taddéi — est qui aussi « devant lui » (pour lui attribuer la paternité du livre de Lagrange !), avant plus tard de s'adresser à nouveau Fatou Diome comme à « mon invitée » (sic), avant de se corriger pour donner du « notre invitée » ! (re-sic)... Éric Raoult qui — ça ne pouvait rater — n'a pas manqué de déclarer solennellement que le « briseur de tabou » présent pour la promotion de son livre (déjà vendu à je ne sais plus combien de milliers d'exemplaires) serait près du « brûlement en place de Grève » !



Inévitable ! Voilà donc un nouveau « lynché » qui commence à courir les plateaux télé, précédé comme toujours de la même réputation, de la même thématique, largement réfutée au cours du débat, thématique posée d'entrée : « il brise un tabou ».

Rejoignant les nombreux briseurs de tabou qui ressemblent à autant d'enfonceurs de portes ouvertes dénonçant un « politiquement correct » tellement à l'ordre du jour qu'il suffit de se dire contre pour faire l'unanimité pour soi, qu'il suffit d'en accuser un adversaire pour le voir monter sur ses grands chevaux face à une telle dénonciation !

Le « brisement » en question à présent est celui qui a servi depuis des décennies la montée de l'extrême droite, et depuis quelques années le « siphonnage » de ses voix par une droite qui le clame fièrement. Voilà qui tombe à pic à l'heure où les députés discutent du projet de loi Besson sur l’immigration.

On continue donc à briser le même « tabou » (ou ses miettes, s'il en reste), sous les applaudissements généraux et courageux d'un public qui évite ainsi au martyr potentiel le « bûcher », le « brûlement en place de Grève » où risquerait de le mener chaque interrogation sur la pertinence de son propos... « Bûcher » ! Serait-il malvenu qu'on en vienne à mesurer ses termes ?

La ficelle « brisement de tabous », elle, semble n'être toujours pas assez grosse, jusqu'à ce que...


King Crimson/ProjeKct Two: Is There Life On Zarg?
/ Diehl Gösta, peintre finlandais

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre compte-rendu de ce debat tele, mes impressions etaient tres similaires aux votres. Ne trouvez-vous pas que la question "Pourquoi vous etes agressive ?" posee par Eric Raoult a Fatou Diome pouvait resulter (au moins partiellement) du cliche persistant qui veut que la femme noire soit "agressive" ? Je me demande aussi si vous avez remarque avec combien de haine on parle souvent de Fatou Diome sur de nombreux sites Internet: je me dis qu'il y a du racisme (conscient ou inconscient) dans cette haine.

    Je suis attentivement le debat autour du livre de Hugues Lagrange et j'ai toujours la penible impression qu'on n'accorde jamais a ses interlocuteurs (Eric Fassin, Fatou Diome, Laurent Mucchielli, Pap Ndiaye, Pascal Blanchard) le temps necessaire pour qu'ils puissent presenter leurs idees et arguments. Est-ce intentionnel ? Je commence a le craindre.

    Ce qui m'etonne peut-etre le plus, c'est que les medias n'ont pas encore demande l'avis de Mahamet Timera de l'Universite Diderot-Paris 7, pourtant un eminent specialiste de l'emigration sahelienne en France ...

    Et une autre chose qui m'etonne beaucoup: j'ai remarque que vous parliez souvent de la Cote d'Ivoire dans votre blog, alors vous savez parfaitement qu'il y a une large population d'origine sahelienne dans ce pays. Cependant, Hugues Lagrange s'obstine a considerer les Ivoiriens comme "culturellement" completement differents des immigres nes dans les pays du Sahel. Je crois que c'est une preuve de plus que M. Lagrange sait tres peu sur l'Afrique et les cultures africaines, bien qu'il aime tant en parler.

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  2. Bonjour Joanna, et merci pour ces réflexions.
    Il me semble que vous connaissez remarquablement, sans doute mieux que moi, tout ce qui tourne autour de ce débat (si tant est qu'un véritable débat soit concédé - comme vous le remarquez).

    Pour votre 1er point, il n'est pas exclu que s'ajoute au fait que ces messieurs (genre Raoult) qui n'aiment déjà pas se trouver aux prises avec le pointage de leur idéologie tacite, ressentent comme un comble qu'en plus il s'agisse de femmes qui touchent le point sensible. Fatou Diome n'est pas la seule à subir ces attitudes doublement hautaines.
    Et on trouverait un argument a contrario pour cela dans l'attitude un peu différente que subit Aminata Traore : mélange de condescendance et de réserve (comme si l'on se retenait de déchaîner son condescendance, non pas par respect pour la femme soutenant des causes africaines qui agacent, mais pour la fonction qui a été la sienne - diplomatie oblige !).
    Ce faisant, avec l'attitude employée contre Fatou Diome, on peut conserver ses préjugés, les renforcer même : on se discute pas autrement qu'avec condescendance avec une femme censée être inculte (doublement inculte au vu de son "origine"). Le seule compétence qu'on lui concède, c'est celle de savoir écrire des romans, bref, raconter des histoires : ça ne fait une femme politique ou une femme de pensée.
    Quant à la femme politique du plateau, Malika Sorel, forte de son adhésion totale à l'idéologie au pouvoir, elle était là précisément pour son service du pouvoir et de son idéologie.
    Et quand Fatou Diome touche du doigt certains points sensibles, Raoult la taxe d’agressivité, façon de la renvoyer à ses casseroles, c-à-d à ses romans, ajoutant à sa tactique déstabilisatrice classique.

    Votre 2e point rejoint la question de l'intérêt idéologique de cette affaire Lagrange, qui tombe décidément à pic : désigner des groupes plus ou moins artificiellement conçus comme cause de tous les problèmes sociaux (c'est un classique) et puisqu'il est malvenu, ne serait-ce qu'au regard des conventions ratifiées de parler de biologie ou d'ethnie, on parle de "cultures" (au pluriel, comme si, entendu de la sorte, ça avait un sens). C'est là que Lagrange tombe à pic, et qu'il peut effectivement n'être pas innocent de squizer le débat. Encore que sur ce point, j'ai tendance à penser que nombre des tenants de cette thèse sont tellement convaincus qu'elle est irréfutable, qu'il ne vaut même pas la peine de la contredire : d'où cette façon de squizer les arguments qui ne vont pas dans leur sens ! Alors quant à aller demander leur avis (3e point) à des universitaires - si tant qu'on les connaisse comme tels - qui n’iraient pas dans leur sens !

    Votre 4e point rejoint mon questionnement sur pertinence de cette classification en "cultures", qui succèdent aux "ethnies" (et plus haut dans le temps aux "races"). Apparemment pour lesdits "spécialistes", les "cultures" (uniformes ! - comme "la" culture sahélienne) contournent précisément les frontières politiques des Etats dont on décrète qu'ils appartiennent à d’autres "cultures" - et toujours aussi étanches à LA culture...

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  3. Bonjour Delugio !

    Un grand merci pour votre reponse, non seulement bien gentille, mais aussi vraiment passionnante. C'est vrai que je m'interesse beaucoup au debat autour du livre de H. Lagrange, avant tout parce que je suis fascinee par les questions de l'image des immigres et de leurs descendants, ainsi que de l'image de l'Afrique et des cultures africaines dans le discours public occidental. Je vais surement bientot repondre plus longuement a vos remarques (j'ai grande envie de le faire), mais aujourd'hui j'ai vecu une veritable folle journee (mon reveil n'a pas sonne, ensuite je suis montee dans le mauvais train, et finalement la bibliotheque de ma fac m'a demandee par ecrit de leur rendre une dizaine de livres "dans les plus brefs delais": j'aime tant les livres que je n'arrive pas a m'en separer, meme quand ils ne sont pas les miens ...). Merci une fois pour votre reponse. Bonne journee de mercredi !

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